Ajouté le: 6 Mars 2011 L'heure: 15:14

Le mystere du pardon, un cadeau divin

Dimanche du Pardon (Mtt. 6, 14-21)

Le mystere du pardon, un cadeau divin

Le Carême, c’est-à-dire le « Grand Carême », celui qui prépare à Pâques, est par excellence le temps du combat spirituel, du combat intérieur, du combat contre les démons –les esprits sous-ciel– et contre soi-même, c’est-à-dire contre les déviations de la nature déchue. On ne peut pas combattre toujours, ni toujours avec la même ardeur, on ne peut pas être toujours extrêmement vigilant : ce combat spirituel ne peut être mené que pendant un certain laps de temps, plutôt court. Le cœur de ce combat est l’ascèse, terme qui signifie en grec « s’exercer à »1: on s’exerce à devenir chrétien, à mettre en pratique les commandements du Christ, plus que pendant les autres moments de l’année liturgique. Notre vie chrétienne – comme la vie tout court – est basée sur l’alternance de moments d’efforts et de moments de relâche, de temps pénitentiels et de temps de joie. S’il n’y avait que l’un ou l’autre, la vie serait impossible. C’est la sagesse de l’Eglise que de nous proposer ce calendrier.

L’entrée en Carême a toujours été dans l’Eglise universelle, indivise, un moment solennel avec un signe fort, en Orient comme en Occident. Outre le jeûne, qui est commun à tous les chrétiens mais qui a été variable quant à sa durée et à la façon de le pratiquer, les deux « poumons de l’Eglise », l’Orient et l’Occident, ont introduit un rite particulier, un signe d’entrée en Carême. En Occident, c’est le rite des Cendres2. Le premier jour du Carême, qui tombe un mercredi3, on brûle solennellement les « Rameaux » de l’année précédente, conservés dans les maisons auprès des croix et des icônes comme éléments de protection. Le symbole est fort : les Rameaux sont les palmes de la gloire4, l’insigne de la victoire ; le fait de les brûler est une image symbolique de la chute de l’Homme et de son exclusion du Paradis. Puis, après de grandes prières pénitentielles avec encensement et aspersion d’eau bénite, les chrétiens se signent avec les Cendres5 : cela représente une acceptation de la mort, qui conduira au renouveau, à la Résurrection.

L’Orient a choisi le pardon, la repentance publique, la pénitence communautaire, dont les évêques et les prêtres prennent l’initiative, pour montrer l’exemple aux fidèles6. Clergé en tête, toute la communauté, toute l’Eglise se repent publiquement de ses péchés, personnels communautaires. On demande pardon à Dieu et on se demande pardon mutuellement, en se prosternant.

Le rite des Cendres et celui du Pardon sont les deux trésors liturgiques de l’entrée en Carême7.

Dans la liturgie du dimanche dit « du Pardon » (quatrième dimanche du pré-carême byzantin), la veille du premier jour de Carême qui, en Orient, commence un lundi8, l’Eglise a mis évidemment l’accent sur le Pardon, en choisissant une péricope qui est un élément du discours inaugural du Christ, dans lequel Il affirme l’importance capitale du pardon, et tout particulièrement de la réciprocité du pardon. En fait, il faudrait lire aussi le passage précédent dans lequel le Seigneur nous enseigne sur la prière et nous révèle « la prière », le Notre Père. Il complète aussitôt par un enseignement sur le pardon, qui est une sorte d’exégèse de la 5e demande du Notre Père, que l’on peut traduire ainsi d’après les textes latin et grec : « remets-nous nos dettes, comme nous aussi nous les remettons à nos débiteurs ». Le Seigneur insiste sur le caractère de réciprocité du pardon : « Si vous remettez aux hommes leurs dettes, votre Père céleste vous les remettra aussi ; mais si vous ne les remettez pas aux hommes, votre Père ne vous les remettra pas non plus » (Mt 6, 14-15). Cela nous amène à nous poser une question essentielle : qu’est-ce, réellement, que le « pardon », qu’est-ce que veut dire « pardonner »9 ? C’est probablement un des termes les moins bien co mpris de la vie spirituelle, susceptible de graves équivoques pouvant aller jusqu’au contre-sens. Essayons d’en dégager le sens profond.

Si Dieu ne nous pardonnait pas, il n’existerait plus rien : la création aurait cessé d’être. Mais comment pourrait-on recevoir le pardon, c’est-à-dire l’acquittement de notre dette, sans le demander ? Et comment pourrait-on le demander sans la conscience du mal qu’on a fait (ou du bien qu’on n’a pas fait) ? Et à quoi pourrait-il servir de le reconnaître, le confesser, si on n’en n’avait pas du repentir ? Dans cette matière le modèle est le Fils prodigue de la parabole : il prend conscience de son malheur au milieu des porcs, il se souvient du bonheur qu’il avait auprès de son père, et il revient vers lui en confessant son péché et en demandant pardon de tout son cśur : il manifeste un profond repentir. Il a changé. Le pardon n’est pas un simple mot, qu’on prononcerait et qui produirait un effet magique : il n’est ni formel, ni juridique, ni même moral. Il s’agit d’un comportement spirituel. Demander pardon, c’est se repentir et donc revenir à Dieu. Sans cette démarche, sans cette métanoïa, je ne pourrais pas recevoir le pardon divin, il ne pourrait pas entrer en moi. Souvenons-nous de la parabole du Débiteur impitoyable : il est d’abord pardonné, gratuitement, parce qu’il a supplié le maître, puis, s’étant comporté à nouveau iniquement, en refusant le pardon à son prochain, il est condamné au double. Le pardon divin n’était pas entré en lui : il n’avait pas changé. Dans la démarche du pardon il y a une synergie entre la bonté de Dieu, qui offre le pardon, et le repentir de l’homme qui le demande, et peut donc recevoir ce pardon. La grâce n’est pas magique : elle ne peut agir qu’en union avec la volonté libre de l’homme.

Le rapport que j’ai avec Dieu a son parallèle dans le rapport que j’ai avec mon prochain, mais cette fois-ci dans les deux sens, car je peux être pêcheur ou victime. Lorsque j’ai péché contre mon prochain, je dois me comporter comme avec Dieu, faire la même démarche de repentir, tout en me souvenant que j’ai attenté à l’image de Dieu qu’il est, et que, in fine, j’ai péché contre Dieu. Mais mon prochain peut me pardonner ou non. Rien ne peut l’obliger à me pardonner. Ce qui est important pour moi, c’est d’obtenir le pardon de Dieu, par le sacrement de la pénitence. Mais si c’est mon prochain qui a péché contre moi et que je sois victime, je me trouve alors dans la même position que Dieu. Le Seigneur me souffle : fais comme Moi, pardonne, car Je t’ai pardonné. Seulement mon prochain qui m’a blessé peut se repentir ou non : il n’est pas obligé de le faire. Cela signifie qu’on ne peut faire que « ouvrir la porte du pardon », le rendre possible. Ce n’est pas simplement le fait de prononcer le mot qui va changer les choses. Si mon prochain ne veut pas se repentir, le pardon que je lui offre ne pourra pas entrer en lui. Mais ce n’est plus mon affaire : c’est sa difficulté spirituelle.

Il est important de souligner que le pardon n’est pas d’ordre formel ou juridique et qu’il n’y a aucun automatisme. Nous en avons la confirmation dans une autre parabole, celle du Banquet Eucharistique, selon St Matthieu. Lorsque le Maître entre dans la salle des noces, Il aperçoit un homme qui n’a pas revêtu l’habit de noces et Il s’en étonne : « Mon ami, comment as-tu pu entrer ici ? » (Mt 22, 12-13). Cet homme est quelqu’un qui a été pardonné gratuitement, selon l’heureuse expression de St Ephrem le Syrien10, mais il n’a pas changé : il n’a pas revêtu le Christ. Il ne peut donc pas rester en compagnie du Christ. Et il est alors rejeté « dans les ténèbres extérieures ». Attention à nous ! La gratuité du pardon divin implique un changement profond, un retournement intérieur.

Père Noël TANAZACQ

Notes :

1. De « askêsis », tiré du verbe « askaîn » : s’exercer à, mettre en pratique, s’habituer.
2. Le Carême a une histoire assez complexe. Si l’usage de jeûner durant le triduum sacré (Jeudi, Vendredi, Samedi saints) est très ancien, la forme définitive des 40 jours de jeûne du Carême n’apparaît en Occident qu’au 4e siècle. On jeûnait 6 semaines avant la Pâque. Mais comme on ne jeûnait jamais le dimanche, il fallait déduire 6 jours. Pour compenser, on a ajouté quelques jours, ce qui explique le début du Carême le mercredi avant le 1er dimanche de Carême (36 + 4 = 40). Cet usage se fixe aux 6e – 7e siècle.
3. Le rite des Cendres vient de l’Ancien Testament. Il existait déjà dans l’Eglise en tant qu’usage privé, comme témoignage de pénitence. Il finit par entrer dans un cadre liturgique au Xe siècle dans les pays rhénans, puis passa en Italie. Il fut ensuite généralisé à tout l’Occident.
4. Le dimanche des Rameaux, elles annoncent la victoire du Christ sur la mort. Mais elles rappellent aussi que l’Homme, dans le Paradis, était couronné de gloire, revêtu des énergies divines.
5. Les évêques et prêtres s’imposent les Cendres, puis ils les imposent au peuple sur le front, en signe de Croix, avec une formule appropriée : « homme, souviens-toi que la poussière retourne à la poussière et que l’esprit retourne à Dieu » ou : « homme, souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière ».
6. L’usage est surtout répandu dans l’Eglise russe et les Eglises de tradition slave.
7. L’évêque Jean de Saint-Denis, qui était d’origine russe, avait restauré le rite des Cendres, tout en conservant la tradition de la « confession générale », lorsqu’il restaura un rite occidental pour des orthodoxes français, après la seconde guerre mondiale. L’entrée en carême constituait alors un choc spirituel salutaire.
8. Le Carême oriental est presqu’aussi complexe que l’occidental. Il avait une différence importante : en Orient, on ne jeûnait ni le dimanche (ce qui est universel), ni le samedi (ce qui est d’usage romain ; les Gaules ne jeûnaient pas non plus le samedi, mais elles ont fini par adopter l’usage romain), ce qui explique les liturgies eucharistiques du samedi (et non de Présanctifiés). Il y a eu d’innombrables controverses sur la façon de compter les 40 jours, en y incluant ou non la Semaine Sainte, ainsi que les samedis et dimanches. Ce micro-ritualisme ecclésiastique ne présente pas beaucoup d’intérêt. Nous devons seulement retenir que l’Orient comme l’Occident est demeuré attaché au nombre symbolique et sacré de 40, qui nous vient du Christ Lui-même.
9. « Pardonner » : du latin médiéval « perdonare ». « Donare » a déjà le sens de « tenir quitte de … ». ; « per » est un élément de complétude. C’est une précision intéressante, car cela signifie : « donner complètement, sans réserve ». Cela correspond à ce que dit le Christ en Mt 18, 25 : « c’est ainsi que mon Père céleste vous traitera, si chacun de vous ne pardonne à son frère de tout son cœur » [c’est-à-dire complètement].
10. Cf. son admirable développement sur l’Enfer éternel dans son commentaire sur le Diatessaron (SC N° 121, p. 184-186).

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